Escale forcée

Femmes entre elles« Je viens finalement »

Je suis assise au 28D dans l’avion pour Madrid. Le tintement du SMS m’a électrisée. De toute façon j’avais les yeux rivés sur l’écran depuis 10mn. J’étais en train d’invoquer toutes sortes de divinités pour que ce message arrive enfin. Arrivait l’heure imminente du décollage. Je sentais monter le moment fatidique où je me mettrai à pleurer.

Ordre de délivrance! On vient d’ouvrir la porte de la cage dans laquelle je me débattais. Ce message de Sonia produit sur moi un effet déflagrant. Il y a encore deux minutes, je scrutais l’avant de l’appareil pour voir se découper sa silhouette. Mon agitation avait fini par attirer l’attention du couple qui voyageait à côté de moi.

« Tout va bien ? » m’avais demandé le jeune homme ?

– Oui. Oui, ça va ».

Maintenant, l’euphorie qui s’était emparée de moi finissait d’étendre un voile nouveau sur mon entourage. Avec quelle bienveillance je regardais, le flot de voyageurs prenant place, chacune de ces vies volant vers une nouvelle étape. J’avais cessé d’alternativement mordre l’intérieur de mes joues et le clavier de mon téléphone. La voix de l’hôtesse égrenant les consignes d’installation et de sécurité recommençait à parvenir à mon cerveau. Pour sûr, j’avais déjà décollé, bien avant que les moteurs de l’avion ne se mettent en route.

J’essuyai les filets de bave sur le clavier, que j’avais convulsivement tété m’en rendre compte et lui renvoya le message suivant :

« Merci. Suis place 28D, au fond.»

Ma relation avec Sonia n’avais jamais été facile. Moi qui pensais ne pas être jalouse, je m’entendais régulièrement lui dire « Tu m’aimes ? » « Tu aimes quelqu’un d’autre ? ».

Depuis quelques temps, j’étais passée au chantage affectif. Je ne cessai de lui envoyer des ultimatums. Elle me devait bien ça, la transparence. Je m’occupais de tout dans le couple. Je percevais néanmoins ce qu’il y avait de dangereux à la mettre ainsi au pied du mur. L’épisode madrilène était le dernier opus de mon soap-opera « On ne passe pas assez de temps ensemble, coupons-nous du monde ce week-end ».

Elle avait trainé des pieds, invoquant successivement son boulot, ses parents, jusqu’à sa chatte à gérer. Je lui avais fait perfidement remarqué qu’il y avait beaucoup de « mon, ma, mes » dans ces projets, et pas beaucoup de « nos ». Je lui avais posé les billets d’avions sur les genoux.

Cette dernière remarque, je m’en voulais de l’avoir formulée, mais rien à faire. Elle avait franchi sans contrôle le bord de mes lèvres, suivie immanquablement de mes regrets de l’avoir proférée.

« Si tu es d’accord, on part vendredi », avais-je dit d’un ton plus conciliant. » J’ai aussi pris l’hôtel. S’il te plait. Ça me ferait tant plaisir ». Elle m’avait regardé d’un œil dubitatif ; et après un moment d’hésitation m’avait dit. « J’avais d’autres projets, mais OK »

Le deuxième message m’a cueilli alors que je savourais encore les contrecoups de ma décrispation.

« Je ne viens pas seule. Je t’expliquerai. »

Black-out. Mon voisin me serre le bras en me demandant d’arrêter de mordre mon téléphone. Que ça peut être dangereux de casser du verre dans sa bouche. Ou une dent.

J’ai dû aussi faire une chute de tension. Ou tomber au moment où je détachais ma ceinture. L’avion était en train de faire un plongeon vertigineux, en tout cas.

Dans un effort désespéré, j’ai pu remonter plusieurs rangs de passagers avant qu’un steward n’arrive à m’immobiliser.

Je ne me rappelle de rien d’autre avant mon réveil dans la salle de soins de l’aéroport. J’ai capté le sourire du médecin au-dessus de moi.

« Mademoiselle ? Vous m’entendez ? Des gens qui paniquent en vol comme ça j’en n’ai pas vu beaucoup. Heureusement que vous n’aviez pas encore décollé. On vous a administré un léger sédatif. Vous serez sur pieds dans moins d’une heure. Y-a-t-il quelqu’un que nous pourrions prévenir ? »

Je bredouillais un vague merci, encore dans les vaps, et j’ai cherché des yeux mon téléphone. Je l’avais toujours dans la main. Pas de doute, je l’avais vraiment bien mâché, mais il fonctionnait encore.

J’allais faire le numéro de Sonia quand j’ai vu le troisième message.

« Finalement pas une bonne idée de prendre Mimine. Je passe d’abord chez moi la déposer. Je te rejoins par le prochain vol.»

FIN

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Merci pour l’auteur et merci pour l’équipe d’Ainsi Soient-Elles!:)

Texte: Lia Fernet
Image illustration: © HappyAlex – Fotolia

Contacter nos auteurs: contact@ainsi-soient-elles.com

Des gouines, des goudous, une meuf, des meufs, des zouz, des lesbiz… et des stories!!!

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