Trois instantanés

Step 1 – le sourire

« Epouse-moi » est la première phrase qu’elle m’ait dite.
Imperceptiblement. Au hasard. En riant.
Depuis, je médite.
Le fruit du verbe lancé sur l’enveloppe de mon cœur hagard.
Comme deux grains de sucre sur mes plaies,
Habituée, endurante à cette douleur.
Formatée.
Effrontée par la peur.
J’ai toujours eu peur des hommes mais elle est une femme.
J’ai toujours eu peur des phrases des hommes
Mais ce sont des mots de femme.
« Epouse-moi », la plaisanterie de ma vie.
C’est comme si j’avais déjà entendu son rire, vu ses yeux, senti ses mains.
C’est une plaisanterie, mais est-ce qu’on joue ?

Et si on se voyait demain ?

Step 2 le soleil

Demain, après-demain, peu importe. Dès lors, j’ai su. C’était hypnotique, c’était la voix monocorde de ma destinée qui avait traversé les déserts brûlants, les places bondées, les fontaines sèches, les forêts humides, les forêts vertes, les forêts rouges, les forêts bleues, les grottes jaunes, aux mille trésors, les salons surannés, les banlieues exténuées, les trains en retard, les bars ivres, les bars morts, les bars ivres morts, les cimetières lugubres, ce cimetière sous l’orage, quand on écoute une javanaise et que deux filles s’embrassent pour la première fois.

Ma destinée qui vient de loin, qui polit tout, qui anéantit tout aussi. La kindness de ma destinée, mon âme, effleurée, bousculée, vandalisée.

Vandalise-moi, mon invitée. Je n’attendais que ça, je n’attendais que ça.

Considère-moi comme une serrure sans clé. Il n’y en a jamais eue. Tu es la clé.

Le soleil écrasant est le seul témoin de notre premier rendez-vous, et c’est tant mieux, cette discrétion. Une valeur, un adage, ma main dans ton cou. Et ce soleil se met en suspension. Il a vu des livres glisser sur la table, s’échanger. Les mains à plat sur les livres, s’observant, déjà avides de se toucher. Echange électrique, palpitant.

Mon souffle est court. Ce n’est pas le soleil, ce n’est pas de sa faute.

Step 3 – les mains

Quand le réveil sonne, je n’ai pas terminé de rêver d’elle. Et entre le moment où mes bras s’étirent et l’arrivée en gare du train qui nous rassemble, le temps s’est suspendu.

Ta main, celle qui a attrapé la mienne sur le quai, était déjà quelque part dans mon lit, avant que je ne me lève.

J’ai attendu d’être dans ta ville pour prendre ta main. Arc électrique au fond de mon ventre, directement relié à ma paume qui se colle enfin à la tienne.
Seulement nos paumes, et déjà l’impression de te faire l’amour.

Le monde entier a les yeux rivés sur nos paumes. Mais ma main emmerde le monde entier. J’ignorais que la tienne aussi.

Nous marchons ensemble. Je ne sais toujours pas comment je suis passée de mon lit à ta ville en moins de deux heures. Je suis comme ivre. Je sais simplement que je suis venue faire l’amour à une femme pour la première fois. Cette femme. Toi.

Nous achetons des croissants chauds.

L’appartement est lumineux. Pour y parvenir, il faut emprunter un ascenseur minuscule. Etroit comme un cercueil. Mais là, avec elle, ce n’est pas un cercueil mais un porte-plume. Je suis légère.

Je suis légère, depuis la terrasse au soleil, depuis les livres échangés et les sourires qui disent l’envie.

L’appartement, donc, est lumineux. Et le café fume dans des petites tasses de couleur que nos doigts font tourner lentement, précieusement. En deux mots, nous décidons d’une expédition, d’une destination, d’un horizon. Un mont de la ville, des vieilles pierres, un pèlerinage. J’aime les dialogues simplifiés.

le temps est toujours suspendu.

Nous marchons longtemps dans sa ville. J’ai toujours ma main dans la sienne sans jamais avoir encore eu mes lèvres contre les siennes. Tout à l’heure, dans l’appartement lumineux, j’ai vu le lit dans l’entrebâillement de la porte, et j’ai pensé très fort à mes seins contre les siens. L’obsession du contact.

Le ciel est instable. Des averses orageuses menacent. Que devient l’appartement lumineux ?

Nous passons près d’un mur gris avec un ange peint clandestinement dessus. Nous y voyons comme un message, chacune le nôtre, peut-être le même.

Le vrai message, c’est mon corps bientôt contre le sien, pour la première fois de ma vie. Et l’orage. Qui va décupler le plaisir.

J’ai parfois envie de disparaitre de son champ de vision pour l’observer d’ailleurs. L’envelopper.

Je te passe deux doigts dans la nuque. Ce sourire… Ce sourire que tu as eu à cet instant. Je devine que tu es d’accord, que tu me permets, que toutes les autorisations sont accordées.

L’air est électrique. Encore. Très électrique. Je t’embrasse, for the first time.

Texte: H. Lagonelle
Image illustration: © H. Lagonelle

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